Les témoignages

La partie précédente résume avec froideur les faits tels qu’ils se seraient déroulés sur le terrain. Une approche globale d’un spécialiste analysant une opération pour en tirer des enseignements. L’affectivité n’est pas de mise. Seule la logique du raisonnement intervient. C’est du moins la version qui peut être qualifiée « d’officielle »

 

Mais sur le terrain, dans la confusion la plus totale, des individus sont présents avec leur peur, leurs souffrances, leurs réflexes de survie, complètement désemparés, perdus dans un monde de terreur. Ecoutons-les car leurs témoignages ne corroborent pas toujours ce qui a été affirmé, coulé dans le bronze.

L’observateur radio du Morane. Nous savons que l’appareil a été touché par un tir du FM. Mais nous ignorons si le pilote a été gravement atteint. Nous ne le pensons pas car sinon l’avion aurait percuté de front le Djebel Nador. Or le choc n’a pas été trop fort puisque l’observateur s’en est sorti quasiment indemne. Ce qui pourrait être interprété comme une tentative d’atterrissage en catastrophe. En 2013, Mourad Lebtahi a vu une partie de la carlingue toujours sur le terrain et en travers de la montée nord-est du djebel. Ce qui signifie qu’il y a eu une intervention humaine pour amortir le choc.

A l’arrivée de fellaghas, l’observateur a fui et s’est caché dans les broussailles. Sans arme car son PM était resté coincé dans l’armature métallique tordue par le choc. Ils ont récupéré la carabine US du pilote et sont repartis. Les deux hommes ont été découverts par le sous-lieutenant Dubos (3). Le pilote était mort à son poste, la tête sur le tableau de bord. Mais la cause du décès nous reste inconnue. Pour l’observateur, choqué, il a été sorti de l’appareil et abattu. Ce qui est manifestement inexact.

 

Mais nous pouvons émettre une hypothèse. L’observateur traumatisé par le crash, par peur, s’est précautionneusement dissimulé à l’arrivée des HLL. Il n’a rien vu mais a entendu des coups de feu. Il en a déduit que le pilote avait été achevé et pour lui en l’extrayant de l’avion. Il a peut-être reçu le coup de grâce mais à son poste. On ne le saura jamais puisque nous n’avons pas le rapport d’un médecin légiste.

Mais, par ailleurs, il a fourni un témoignage important. En vol, en tête de convoi, le pilote a vu une silhouette tentant de se dissimuler dans les buissons. Il a donné l’information au radio pour transmission au capitaine Boyer qui a répondu «  Je fais armer ». Trop tard. Ce furent certainement ses dernières paroles.

Il ne fait aucun doute que ce fut un piège. On imagine mal une faute aussi grossière. Mais ainsi, on attirait l’avion sur le FM et d’autant plus qu’il est probable que le pilote a perdu de l’altitude pour une meilleure observation. La cible idéale.

Traumatisé à vie, depuis fort longtemps l’observateur radio se refuse à en parler. Il interdit même que son nom soit communiqué. Nous le connaissons mais nous respecterons son souhait.

 

Un homme de troupe. Joseph Catala 

Un Appelé pied-noir qui servait à l’occasion comme interprète car il pratiquait l’arabe. Dans une lettre, il a raconté l’embuscade à un ami fraîchement libéré. Lequel en a retransmis une copie à Raymond Guittard. Lettre écrite «  à chaud » puisqu’elle est datée du 6/03/1957. Il cite surtout des chiffres qui ne correspondent pas toujours à ceux que nous pouvons admettre pour les effectifs de part et d’autre. Il décrit, mais trop brièvement, l’embuscade. Il a fait le coup de feu et s’en est sorti sain et sauf, du moins physiquement. Il rapporte aussi la perte de 2 mitrailleuses. Il apporte peu à notre enquête mais il est important dans la mesure où c’est le témoignage d’un rescapé et écrit au moment des faits.

 

Un passager de la 2e Jeep. Etienne Bonnafon.

Ce véhicule circulait dans le convoi a peu près au milieu de la partie qui est tombée dans l’embuscade, vraisemblablement dans sa deuxième partie. Dès l’ouverture du feu, les passagers ont « giclé » et ont sauté côté ravin. Ils se sont regroupés sur la pente quelques dizaines de mètres plus bas dans une partie relativement protégée par un mouvement de terrain. Avec EB, on retrouve Pascal Berna, Paul Didelot et Marcel Lebonniec, blessé. Ils ont été rejoints par FG (18).

Ils ont essuyé des coups de feu depuis la piste auxquels ils ont répondu. Mais personne n’a pu les approcher car trop dangereux avec la forte pente.

 

Un homme d’escorte du GMC suivant la 2e Jeep. FG .

Très légèrement touché à la tête sur la tempe gauche, il a sauté du véhicule mais s’est mal reçu. Il a ressenti une forte douleur à la hanche. Il a néanmoins réussi à « plonger » dans le ravin et à rejoindre l’équipe de la Jeep.

 

Après l’embuscade, incapable de marcher, il a été remonté et emmené à dos d’homme jusqu’aux ambulances stationnées en tout début du convoi.

 

Un homme d’escorte de Bouyamène. Jean Jobin

 En protection sur un GMC en tête de convoi, 5 hommes à bord : le chef de bord, le chauffeur ainsi qu’un permissionnaire non armé + un homme d’escorte et lui à l’arrière. Dès le déclenchement du feu, le chauffeur et le permissionnaire ont été tués. Le GMC a continué sa course mais le chef de bord a dû cramponner le volant pour ne pas tomber dans le ravin et couper le contact avant de disparaître. Jean Jobin ne se souvient plus de ce qu’il est devenu. Le véhicule a été arrêté par celui qui le précédait, pratiquement en travers de la piste, le moteur côté talus.

Dès le déclenchement du feu, de très nombreux tirs sont partis du convoi dans un réflexe de défense. Mais pas sur des cibles précises. Somme toute, du bruit qui a pu passer pour une défense acharnée. Jean Jobin a fait de même. Puis il s’est ressaisi. C’était un tireur d’élite. Il a été appelé sur le convoi pour cette raison. Après son service, il a créé une société spécialisée dans l’équipement du tir et a brillé en compétition sur les pas de tir. Dans un premier temps, il est descendu du GMC côté talus, en protégeant son arme, avec le 2e escorte blessé à la cuisse qui hurlait de douleur. Il lui a crié de se taire pour ne pas se faire repérer.

 

En descendant, à travers la cabine vide, il a vu sur la pente à quelques dizaines de mètres au-dessus et légèrement à droite du scout-car, la flamme du départ de petites rafales. Il a cru à un FM. En fait, c’était la mitrailleuse de 30 qui prenait la piste en enfilade. Le calme revenu en lui, il a visé la flamme et le tir s’est arrêté. Mais il a repris, certainement avec un autre servant car les rafales étaient beaucoup plus longues. Nouvelle visée, nouvel arrêt.

Jean Jobin s’est alors glissé sous le GMC et a observé le scout-car quand il s’est rendu compte qu’un fellagha arrivait devant lui regardant dans le GMC qui le précédait. Il l’a abattu et a reporté son attention en tête du convoi. Deux fusils, à la droite du scout-car, tiraient sur le convoi. Il a neutralisé celui de gauche mais n’a rien pu contre celui de droite qui changeait de position constamment. 

Il a observé le scout-car et le serveur de la 12,7, manifestement un combattant d’expérience, car il tirait de très courtes rafales de 4/5 coups, économisant les munitions tout en évitant la surchauffe fatale. Il ne sait pourquoi mais cela l’a mis en colère et il a décidé de le faire taire, d’autant qu’il était à moins de 200 mètres. Mal placés, les 2 premiers coups n’ont pas atteint leur cible. Ce qui lui a valu d’essuyer quelques tirs de la 12,7 mais sans être atteint. Il a donc pris une autre position. Il avait le tireur en ligne de mire. Il a fait feu et le tireur a disparu. La 12,7 s’est tue définitivement. Jean Jobin n’a jamais su ce qui s’est passé mais la probabilité est grande qu’il ait atteint le chef du commando, le célèbre Abdelhak.

Comme les tirs diminuaient d’intensité, il a pensé qu’il allait être découvert par ceux chargés de la récupération des armes et a dit au blessé qu’il fallait fuir. Celui-ci s’est précipité vers le ravin mais il a été abattu avant de sauter dans le vide. Jean Jobin a donc fui… côté embuscade, certainement sur la face sud du Djebel Nador, très broussailleuse. Il a sauvé sa vie.

 

A flanc de coteau, il a couru vers l’est, en coupant l’ancienne piste, pendant environ 5 km jusqu’à un point qu’il a situé sur la carte et que j‘estime en LY 15 H 61. Et là, il s’est caché dans les buissons. Ses nerfs ont craqué et il s’est mis à pleurer. Il s‘est repris quand, peut-être une heure à peine plus tard, il a entendu des bruits. Un homme en armes est arrivé avec derrière lui 6 mulets chargés chacun de 1 ou 2 blessés. Ce qui l’a interloqué, c’est qu’ils étaient bâillonnés. Certainement pour qu’on n’entende pas leurs cris de souffrance. Peu de temps après s’est présenté un deuxième homme avec un PM qui manifestement provenait de l’embuscade car il « jouait » avec. Celui-ci a vu Jean Jobin et lui a tiré dessus mais l’a manqué. Jean Jobin l’a abattu et récupéré le PM car il avait tiré sa dernière cartouche et craignait un retour du premier éclaireur. Mais il n’a revu personne et est resté terré sur place jusqu’au lendemain au lever du jour.

 

Il a alors repris sa fuite toujours vers l’est et il est littéralement tombé sur un fellah, devant sa mechta, qui a aussitôt levé les mains. Il lui a demandé le chemin de Gouraya. L’homme ayant compris ou pas, lui a indiqué une direction. Jean Jobin a repris sa route et s’est retrouvé sur la piste est. Il a donc décidé de gagner Dupleix. 

 

Mais peu de temps après il a été interpellé par une patrouille, derrière lui, qui lui a intimé l’ordre de se coucher sur la piste, ventre à terre. Ce qu’il a fait, bras tendus, le fusil dans une main, le PM dans l’autre. Un pied sur les fesses pour le plaquer au sol, il a été interrogé puis libéré. C’était une patrouille qui recherchait les disparus. A son retour à Bouyamène, il a raconté son histoire à sa hiérarchie qui ne lui a rien dit de spécial. Et, traumatisé, il s’est enfermé dans son mutisme pendant 57 années. Il commence à se débarrasser de ses terribles souvenirs.

Le chef de l’équipe half-track, Charles Puechberty .

Un témoignage très important car il contredit la version officielle.

Le half-track n’a pas eu de panne même mineure. Il a été envoyé par le capitaine au poste de Béni Bou Hanou pour récupérer une 12,7 en panne (ce qui a aussi été signalé par Xavier Marty, l’armurier de la CCAS) et un goumier blessé (genou déboîté) pour le conduire à l’infirmerie du Bois Sacré. Et le convoi ne l’a pas suffisamment attendu au point de rencontre qui devait se situer au carrefour des pistes en LY 15 C 11. Il devait néanmoins le suivre de près puisqu’il n’a pas vu sur la piste la section renforcée de Bouyamène, premiers renforts arrivés sur les lieux de l’embuscade. Il a donc dû passer devant elle juste avant le déclenchement de l’embuscade.

Mais son  action se résuma à peu de chose. En découvrant l’embuscade, le servant de la 12,7 ouvrit le feu, une demi bande sans doute nous a-t-on dit, mais peut-être trop rapidement. C’était trop. L’arme s’est enrayée vraisemblablement en surchauffe. Xavier Marty l’a confirmé. Elle a été démontée et remontée 3 fois. En vain. Et la mitrailleuse de 30 n’a pu être utilisée car elle ne peut tirer que vers l’arrière. Or le half-track était orienté sud nord.

A noter que le sous-lieutenant n’a pas servi la 12,7, il n’est même jamais monté à bord du blindé, contrairement à la version officielle. Il n’a donc pu toucher Abdelhak qui a lui tiré avec la 12,7 du scout-car pratiquement jusqu’à la fin.

A un moment, un homme du half-track a vu arriver par l’arrière trois jeunes civils non armés, du moins apparemment, sinon porteurs de grenades. Interloqué, il les a sommés de lever les mains. Ils ont bondi dans les broussailles et disparu. Ils ont été arrosés de rafales de la mitrailleuse de 30. Personne n’a été au résultat. Mais le blindé a essuyé des coups de feu par derrière, le blindage comportait des impacts (dixit Xavier Marty aussi). Aucun des 5 membres de l’équipe n’a été blessé.

Précision : le capitaine commandant la CCAS ne venait jamais sur le terrain. C’est la première fois que CP le voyait. Il ne connaît pas la raison de sa présence. Nous en avons maintenant une idée avec le témoignage d'Aimé Moulin. Nous en reparlerons. Pour la première fois également, CP, au départ de Dupleix, a fait abaisser le hayon blindé devant le pare-brise. Ce qui ne se faisait jamais car les ouvertures étroites du hayon ne permettaient pas une conduite en toute sécurité sur les pistes. Prémonition ? Ce fut une excellente protection pendant l’engagement.

Un chauffeur : Aimé Moulin . Un Appelé qui conduisait un Chevrolet (donc avec une cabine fermée qui ne protège pas mais au moins dissimulé) transportant 15 fûts d’essence (3000 l). Il était de tous les convois. A l’aller il a vu, marchant sur la piste les 2 sections qui devaient en assurer la sécurité. A chaque fois, elles ont fait demi-tour pour prendre position. Au retour, il se trouvait juste en fin d’embuscade, donc sous le feu. Il était accompagné d’un mécano. A l’arrière se trouvait l’adjudant-chef G, sans arme, libérable. Devant lui, il voyait, peut-être à 100 m, un GMC avec de nombreux permissionnaires occupant les 2 bancs à l’arrière. Eux aussi sans armes apparemment. Selon lui, sur le convoi, il y avait 17 hommes de la 2e compagnie.

Quand les fellaghas ont ouvert le feu, il a vu le Morane tomber une aile en flammes. Puis son pare-brise a été constellé d’impacts. Le mécano a disparu et l’adjudant-chef a sorti un pistolet, de toute évidence une arme personnelle, qui s’est enrayé. Il a été tué.

Accroupi au maximum pour éviter les balles, AM a pris son PM et ses chargeurs quand la porte de son véhicule s’est ouverte. C’était un fellagha armé d’un Garand qui le croyant mort l’a attrapé par l’épaule pour le tirer dehors. Se rendant compte de son erreur, il a reculé vers l’avant du camion. AM a sauté sur la piste et a tiré. Son adversaire aussi. Ils se sont manqués. AM m’a fait une réflexion : « Moi qui abat une bécasse à 50 m, je l’ai raté à 1 m ». Il a aussitôt plongé dans le ravin. Il a entendu les balles siffler.

Son intention était de gagner l’oued Damous et, en le suivant, rejoindre Dupleix. Mais il a rencontré à 30/40 mètres sur sa gauche une colonne d’une cinquantaine de HLL, tous en tenue kaki avec un foulard rouge noué sur l’épaule gauche, se dirigeant plein ouest. Un homme portait une mitrailleuse de 30 sur l’épaule, deux autres des caissettes de munitions.  Ils l’ont vu. Il a pris peur et a tiré. Les 2 premiers sont tombés. Les autres certainement surpris n’ont pas riposté immédiatement. Il n’a pas été touché car il fuyait en lisière d’une forêt. Fort heureusement, l’arrivée inopinée de 2 T6 qui, en deux passages, mitraillèrent la colonne avant de disparaître lui ont permis de s’esquiver définitivement.

Après une course de plusieurs kilomètres il est tombé sur une colonne motorisée qui s’est avérée composée de gardes mobiles. En tête, selon ce qui nous a été dit, un EBR (Engin Blindé de Reconnaissance) qui ne l’a pas vu, suivi d’un half-track qui s’est mis en travers de la piste et a pointé sur lui ses 2 mitrailleuses. Car, il faut le dire, il était peu présentable. Durant sa fuite, il avait perdu sa veste, sa chemise et même sa montre. Il s’exhibait en maillot de corps. Reconnu, il a été rapatrié à Dupleix. Et il s’est rendu à la cave coopérative où étaient alignés les morts.

Dans la nuit, le sergent-chef Pozzi a ramené un prisonnier blessé et un sac de jute contenant des billets de banque.

Le lendemain matin, il a été ramené au Bois Sacré où il était considéré comme disparu.

Il nous a fourni quelques précisions complémentaires. Avant le départ du convoi, il a demandé au capitaine B s’il était exact qu’une embuscade les attendait. Nous y reviendrons plus avant. Sur la piste, il a vu une poche de résistance. Un bon ami en faisait partie. Ils se fréquentent toujours. Pendant sa fuite il a été survolé par un Sikorsky et plusieurs Alouettes vraisemblablement pour l’évacuation des blessés a-t-il pensé. Nous savons que ce ne fut pas le cas.

Aucun des témoins présents ne se rappellent avoir vu des hélicoptères se poser pour emmener des blessés. Le seul endroit où ils auraient pu le faire était le futur emplacement du poste de Lalla Ouda. A la vue de tous sur la piste. Par contre, un officier, venu en renfort, a signalé que les ambulances étaient arrivées avant lui. Mais elles sont passées pratiquement inaperçues car à l’arrêt dans les méandres précédant le scout-car. La ventilation des blessés a dû s’opérer à Dupleix.

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Olivier Ferrand

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